preloder
bg-logo-edlc

Chères images aperçues *

Cela parle d'un temps... pas si lointain, où la plupart des gens n'avaient pas d'appareil photo, encore moins de téléphone portable.
Des années trente aux années soixante, à Marseille comme dans beaucoup d'autres villes du monde, sur les boulevards et les places étaient postés à des endroits stratégiques de déambulation des photographes de rue qui ont œuvré, avec beaucoup de sagacité à construire une histoire alternative de la photographie, dépoussiérant l'exercice du portrait et chamboulant les pratiques institutionnelles du studio.
Selon les pays on les appelait photographes de rue ou photographes ambulants, photo stoppeurs, surpriseurs, fotocineros...
Parfois les passants les remarquaient et jouaient le jeu en posant, en se mettant en scène, d'autres fois, ils étaient pris à la sauvette par le photographe qui savait repérer de potentiels clients. Qui avec son jeune enfant, avec sa camarade de classe, avec son fiancé en permission, avec le Père Noël, le chien ou la robe neuve avec sac assorti...
Le photographe donnait alors un ticket au chaland qui pouvait récupérer un tirage bon marché au studio pour lequel le photo-stoppeur travaillait. À Marseille sur la Canebière, c'étaient Paris-Photo au 52, Mondial-Portrait au 75, Bébé-Photo dans le hall du Cinéac, c'étaient sur le Cours Belsunce, Atomic-Photo au 52, Azur-photo au 56 et tant d'autres qui ont fleuri aux grandes heures de ce réjouissant procédé.
La grande originalité de ces clichés, c'est la vitalité, la fraîcheur qui s'en dégage. Contrairement aux photos de mariage, aux postures imposées ou aux portraits d'identité bien académiques qui se faisaient au studio du quartier, ici point de gêne, de maladresse, c'est la vie qui est attrapée au vol et avec elle son élégance, sa désinvolture du moment.
La marche, le mouvement emportent le tout, ne laissent pas le temps au sourire de se figer, aux vêtements d'être ajustés.
Par la similitude des prises de vue, ces photos racontent à la fois, le commun, le même et le singulier. La contrainte de l'exercice, la répétition des motifs, loin de créer un sentiment de monotonie ou de banalité, nous amènent encore plus à noter, à relever les variations, les incidents, les modes du moment, les détails d'architecture, les petites danses des corps et les réactions des autres passants.
Ces images nous murmurent comme une légère mélodie, que ce n'est pas le temps qui passe, mais bien nous... qui passons.

Les passantes (poème d'Antoine Pol sur une musique de Georges Brassens)

Les épisodes du chemin *

Pendant plus de trente ans, à Marseille, des milliers de portraits ont été faits par ces photographes de rue.
Dans la multitude, il y a certainement nos familles, leurs amis, des voisins, des étrangers, des touristes, des anonymes familiers, somme toute tous de passage.
D'ailleurs quand on voit une de ces images, la première des réactions est souvent de répondre "Moi aussi, ma mère à Toulouse près du kiosque des boulevards avec le chignon... Moi, mon grand-père à Alger avec le même pantalon, rue d'Isly... et bien sûr, tante Marceline devant le Grand-Hôtel pour le 14 juillet". Roland Barthes dans La chambre claire nous dit " Montrez vos photos à quelqu’un ; il sortira aussitôt les siennes : « Voyez, ici, c’est mon frère, là c’est moi enfant. »"
Toutes ces images sont, pour certaines, encore bien rangées dans des albums, des boites en carton ou coincées dans un vieux portefeuille, d'autres ont depuis longtemps quitté leur album d'origine pour courir les brocantes et vide-greniers ou ont disparu dans les déménagements.
Et si nous avons choisi de lancer une collecte à propos de ces photographies, c'est pour constituer une collection, pour la partager ensemble, pour raconter à nouveau, non plus la famille, mais les familles, les multitudes. Et voir comment la Canebière, le cours Belsunce, la rue de Rome ou les escaliers de la gare ont porté et continuent de porter nos pas et nos espérances.
C'est ce patrimoine-ci que nous souhaitons collecter, fait de visible et d'invisible. Une tentative d'archiver le sensible, de raconter le permanent dans le passager dans les calques du temps et les grands desseins de la ville.
Collectons, scannons, dérangeons, partageons, classons, racontons... le numérique a du bon. Il ravive le souvenir du présent.

Les passantes (poème d'Antoine Pol sur une musique de Georges Brassens)

Un album numérique, deux galeries, des images à commenter

La collecte en cours
Une des deux galeries est celle issue de la collecte, de votre participation. Peu à peu des images arrivent et enrichissent le fonds.
Elles sont commentées par le contributeur qui garde l'entière possession et jouissance du cliché. Il donne des renseignements: qui est sur la photo, la date, le studio peut-être, l'endroit où la photo a été prise, il raconte la petite histoire de la photo.
Mais tout le monde n'a pas la mémoire ou ne sait pas quand, où et pourquoi la photo a été prise.
Ces photos peu à peu sont classées par séries et vous pouvez faire une recherche thématique si vous souhaitez voir les photos d'enfants, ou de marins ou celle d'une personne identifiée, de même que celles déposées par un contributeur.

La collection particulière de Jean-Pierre Moulères
C'est en chinant au hasard, le samedi matin sur la Canebière que j'ai repéré un petit lot de photos toutes prises là, exactement sur cette même Canebière.
Des gens sont passés, ont été photographiés. Les photos pendant un temps ont rempli leur fonction, certaines ont été offertes, parfois annotées au dos, d'autres ont été gardées précieusement dans un tiroir... et puis, elles sont revenues, sur le lieu même où elles avaient été prises. Quels errements, quels coups du sort, quels détours pour revenir où elles sont nées. Certaines photos sont-elles comme les saumons?
C'était suffisamment déconcertant pour que j'aie envie de continuer la recherche.
Et peu à peu, ce qui allait, sans que je le présume, devenir une collection, s'est agrandi. Parfois, c'étaient de séries complètes, plusieurs photos de la petite Liliane ou de Raymond et Claudie, toujours ensemble, parfois quelques photos devant le magasin Partex, certaines avec tampon du photographe (ce qui facilite la tâche) parfois rien, rien au dos, pas même les fameux réverbères pour être sûr de la localisation.
Toutes ces photos, j'avais l'impression de les réveiller, de leur donner au moins une mémoire commune, faute d'en trouver une particulière. Certaines des personnes ont disparu, d'autres ont bien changé, mais il y a dans ces images une persistance, une singulière palpitation, un murmure, le présent d'hier qui affleure. C'est avec beaucoup de plaisir que je les partage avec vous qui allez peut-être reconnaître des personnes, des boutiques, des emplacements, des évènements. Une façon de prendre soin ensemble de ces photos orphelines, de chercher à retrouver, dans le noir et blanc de leur émouvant anonymat, l'ombre de leur parfum.

Commenter les photos
Dans les deux galeries, vous pouvez pour chaque photo, émettre un commentaire.
- pour en préciser la localisation : "C'est bien sûr au niveau du 55, puisque... ",
- la période : " C'est en été 1957, parce que...."
- un souvenir : " Le Sans-Pareil, c'est là que mon grand-père... ", " Bébé-Photo, ma mère m'y emmenais tous les mois pour montrer à la famille que j'avais grandi..."
- ou même avancer une contradiction : "Ce n'est pas le Cours Belsunce, ce n'est même pas Marseille, parce que... ".
Évidemment, avant de publier vos propos, nous prendrons soin de les lire pour en valider la pertinence.
Ainsi, chacun pourra rajouter un peu de son savoir, un peu de son histoire à celle des autres.

Lorsque la collecte sera terminée, tout le monde pourra se promener dans le site comme sur la Canebière et y rencontrer tous ces beaux passants, toutes ces belles passantes que nous aurions pu croiser *.
Nous espérons, à terme pouvoir monter une exposition dans un lieu marseillais dédié et travailler à l'édition d'un ouvrage collectif qui rendra compte de ce beau projet collectif.

Jean-Pierre Moulères

Les passantes (poème d'Antoine Pol sur une musique de Georges Brassens)